Un appel à ma génération

Cet article ayant été repris sur Agoravox, il est fermé aux commentaires sur ce blog pour ne pas disperser la discussion.

Si vous avez entre 56 et 65 ans, ceci est un message pour vous. Vous avez traversé à un tendre âge les années que l’on désigne aujourd’hui sous l’appellation trompeuse de « mai 68 » (une grande part de ce qu’on entend par ces mots s’est développé dans les années 1970). Après avoir dû subir le révisionnisme qui a dominé ces dernières années, vous allez maintenant recevoir des invitations à se réapproprier mai 1968. L’une d’entre elles se conclut sur ces mots : mai 68, ce n’est pas qu’un début, c’est une actualité urgente, et appelle à des retours critiques et discordants. Ceux-ci sont effectivement nécessaires puisque le pire risque du révisionnisme, c’est de nous précipiter en réaction dans une idéalisation stupide, par ailleurs très ennuyeuse pour les plus jeunes. Le propre des mouvements importants, c’est que c’est toute une société qui en hérite, et qui en tire le meilleur et le pire. Participer à ces efforts de réappropriation critique pourra être utile et même agréable malgré le miroir cruel que nous tend la vitesse d’écoulement du temps.

Mais il y a mieux encore à faire en matière d’actualité urgente de mai 1968. Puisque vous avez environ mon âge, vous ne risquez plus rien en termes de carrière. Quelques-uns s’accrochent peut-être encore à des rêves de pouvoir, mais justement il est temps pour eux de commencer à revivre. Si j’en crois des statistiques, beaucoup sont déjà retraités ou mis à l’écart en attendant. Pourtant cette génération occupe aussi de nombreux postes de responsabilité. Ceux qui les détiennent ont une occasion unique de s’apercevoir, si ce n’est déjà fait, que sur certains sujets, qu’on soit dans l’industrie ou fonctionnaire, le devoir d’expression existe et que le ciel ne nous tombe pas sur la tête quand on en use. Et pour nous tous, il est temps de se rendre compte que si le cynisme ou le découragement dominent part de notre espace politique d’aujourd’hui, c’est parce que nous leur avons abandonné cet espace politique, tout en refusant aux générations suivantes d’y accéder. Quant aux gens honnêtes et constructifs qui ont enfin le temps de s’investir dans la démocratie, s’ils sont aussi démunis en matière de perspectives, c’est qu’ils sont bien seuls. Bref, nous pouvons faire mieux qu’une célébration ce printemps.

Dès avril et pendant les 3 mois qui suivront, le gouvernement s’apprête à lancer une offensive sans précédent contre l’un des rares espaces qui fasse vivre le meilleur de ce que nous avons tenté de construire dans « mai 68 » : l’articulation entre liberté individuelle et solidarité collective ; l’esprit critique à l’égard des médias et l’invention de nouvelles formes de ceux-ci ; le lien complexe entre des dimensions apparemment séparées de la vie humaine ; la critique de la consommation et de la publicité (dont les formes extrêmes sont aussi des descendances de 68) ; le respect pour ceux qui nous aident à penser et agir par nous-mêmes, la dérision à l’égard du pouvoir qui prend au sérieux ses titres estampillés et la méfiance à l’égard du pouvoir qui se tient en chacun de nous ; l’impertinence polie (contraire de la grossiereté conformiste dont certains héritiers honteux de 68 nous donnent l’exemple) et le refus – à quelques exceptions près, du moins en France – de la violence. Cet espace, c’est celui de l’appropriation sociale consciente de l’information, de ses techniques et d’internet. Avec le mouvement écologique et part de l’altermondialisme (celle qui construit plus qu’elle ne « défend les acquis »), c’est l’un des seuls « lieux » politiques que la jeunesse d’aujourd’hui fait vivre et où quelques membres de ma génération trouvent une amicale place.

Le gouvernement va tenter de faire passer une série de textes législatifs, de mesures réglementaires et d’accords négociés entre amis et clients pour corseter, surveiller, ensevelir sous des torrents de mensonges et pousser dans la clandestinité les pratiques d’échanges libres et de production sociale utilisant l’informatique et internet. Ce projet de régression mentale, de normalisation médiatique, de censure et de contrôle est évidemment voué à l’échec à long terme. Mais comme le long terme est vraiment trop long pour ma génération, comme en attendant, ce projet peut faire beaucoup de mal à des sociétés déjà mal en point, il vaut mieux le faire échouer maintenant. D’autant plus qu’il va produire exactement ce contre quoi il prétend lutter : l’exposition addictive des jeunes esprits à des canaux qui font tout et notamment le pire pour attirer leur attention, la désinformation, la pauvreté culturelle et éducative, la piraterie (des artistes par les distributeurs), la tribalisation des communautés. Tout cela en subventionnant les amis labellisés et en rendant la vie plus difficile à tous les contre-pouvoirs critiques, bref en détruisant le nouvel espace public.

Non, ce n’est pas le seul chantier essentiel. Celui des inégalités par exemple l’est au moins autant. Ceux de l’écologie, de l’invention de modèles de développement et d’orientation du progrès technique, de la solidarité humaine planétaire itou. Mais si le chantier de l’espace public est négligé, tous les autres en pâtiront. Stay tuned et soyez prêts à ne pas laisser passer la contre-réforme numérique.

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