Secte de charlatans ?

Olivier Bomsel n’aime pas débattre (il le dit lui-même). Il préfère développer ses idées et que d’autres développent les leurs. Pourquoi pas. Par ailleurs, asséner des affirmations de façon brutale est une posture à la mode. Cependant, la tribune qu’il vient de publier dans Libération choque. Expert membre de la Commission Olivennes, Olivier Bomsel pourfend dans cette tribune les animateurs de l’UFC-Que Choisir qu’il accuse d’être une secte de charlatans et d’instrumentaliser les consommateurs. Sa colère s’exerce contre le communiqué de presse du 22 novembre 2007 dans lequel l’UFC Que Choisir dénonçait l’orientation des conclusions de la mission Olivennes. Si l’on en croit le Trésor de la Langue Française, un charlatan est une personne habile qui trompe sur ses qualités réelles et exploite la crédulité d’autrui pour s’enrichir ou s’imposer. Le lecteur se fera sa propre idée de si les affirmations de l’UFC justifiaient une telle qualification. Par exemple, il pourra se demander si les promoteurs de la licence globale méritent vraiment d’être décrits comme s’opposant « au fait de payer pour ce qui était jusqu’alors gratuit, parce que volé ».

Olivier Bomsel a déjà usé dans son combat en faveur des industries culturelles de distribution deux ou trois bonnes idées qu’il aurait été intéressant d’explorer avec d’autres visées. Ces idées tournent toutes autour d’un constat pertinent : dans un monde d’abondance de l’information, des filtres sont nécessaires pour permettre à chacun et à tous d’y discerner différentes formes de qualité. On trouvait déjà cette intuition chez Daniel Bell en 1973, et elle a été récemment développée de façon subtile par Felix Stalder (communication non encore publiée), qui a analysé la variété des filtres qui sont nécessaires selon qu’il s’agit d’outils, de recherche de la vérité scientifique ou de créations. Olivier Bomsel en tire (abusivement à mon sens) l’idée que l’offre des biens culturels doit elle-même être rare, et que l’organisation privilégiée de cette rareté est ce qu’il appelle (par goût de choquer) une forme de censure qui fait la valeur des processus éditoriaux à priori. Jusque là, on est dans le domaine des échanges d’idées.

Mais on le quitte rapidement lorsqu’Olivier Bomsel s’énerve de ce qu’on puisse résister à la mise en oeuvre forcée de son programme par la justice, la police, la technique, les « autorités » et des acteurs privés. L’UFC Que Choisir ose-t-elle affirmer qu’on sert les intérêts d’une industrie trop concentrée et peu innovante, et la voilà traitée de « secte de charlatans » (sic). Voici in-extenso l’argument présenté par Olivier Bomsel :

Dire des industries françaises qu’elles sont trop concentrées et trop peu innovantes est spécieux. Nous sommes l’un des rares pays abritant un secteur indépendant très fort, tant dans le cinéma que dans la musique, et suscitant annuellement plusieurs centaines de nouveaux films et plusieurs milliers de nouveaux disques. Or la diversité coûte cher. Bien plus que les coûts de production unitaires, ce sont les coûts de signalisation de la diversité au consommateur que traduisent les prix de détail des biens culturels.

Que l’on compare cet argument aux faits : les 4 majors musicales contrôlent en France 70% de la production et 95% de la distribution. Elles publient actuellement 1300 albums par an contre 3200 il y a 4 ans. Parmi ces albums, 4% d’entre eux génèrent plus de 95% des ventes (précision le 5 décembre 2007 : 4% des références commercialisées toutes années confondues génèrent plus de 90% des ventes, chiffre qui est peut-être encore plus frappant, source François Moreau, Marc Bourreau, and Michel Gensollen, Quel avenir pour la distribution numérique des oeuvres culturelles, InternetActu.net (29 mars 2006), http://www.internetactu.net/?p=6401). Il faudrait donc être un charlatan pour oser y voir un excès de concentration. Mais comment fait-on pour y voir une signalisation efficace de la diversité ? Par signalisation, il doit falloir entendre matraquage publicitaire et contrôle des canaux de distribution. Rassurons-nous, on pourra bientôt faire mieux. Car, comme les DRMs, le watermarking (tatouage) et la vérification obligatoire des signatures pour les sites de mise en ligne qui constituent les principales propositions de la Commission Olivennes ont d’intéressantes propriétés de coûts croissants avec le nombre d’oeuvres et de rendements évidemment décroissants pour les oeuvres moins populaires. La diversité va être de mieux en mieux signalée.

Mais au fait pourquoi l’UFC est-elle selon Olivier Bomsel une secte de charlatans et pas un groupe de charlatans ou une poignée de charlatans ? Il y a deux sortes de dénonciateurs des sectes : les défenseurs des libertés individuelles et le clergé des églises en place. Je crains qu’Olivier Bomsel ne se situe ici dans la seconde catégorie, dans ce clergé de la propriété intellectuelle que Florent Latrive a si bien pourfendu dans son intervention La foi d’auteur, son clergé et ses mécréants (présentée aux colloques Ethique de l’internet et Entre public et privé : les biens communs dans la société de l’information, cette communication n’est à ma connaissance pas encore publiée). Felix et Florent, encore un effort pour mieux signaler la diversité de notre petite secte de charlatans, publiez vos textes !

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