Comprendre et agir

Un ensemble de chercheurs de l’Institut Pasteur et de diverses équipes d’épidémiologie et de santé publique vient de publier le preprint d’un article remarquable1 qui fait le bilan détaillé de ce qu’on peut dire de l’état actuel de la pandémie en France2.

L’étude utilise une méthode similaire3 à celle que j’avais employée il y a un mois pour estimer la létalité du virus4 et le pourcentage de personnes infectées. Cela conduit à une estimation de létalité de 0,53 % avec une fourchette de probabilité 0,95 [0.28-0.88 %] à comparer à ma fourchette de [0,2-1.0 %]. Disposant aujourd’hui de données régionales et de données permettant d’estimer la baisse de contagion résultant du confinement actuel, ils concluent qu’à l’échéance du 11 mai 2020, 5.7 % (3.5-10.3 %) de la population en France aura été infectée, avec des variations importantes entre régions : un facteur 9 entre la région Île-de-France (12,3 %) et la région Nouvelle Aquitaine (1,4 %). Sans surprise, ils en concluent que le maintien de mesures de contrôle sera nécessaire après le 11 mai « pour éviter un rebond de l’épidémie ».

Prenons maintenant un peu de recul pour juger des conséquences des résultats de leur analyse pour les politiques à venir. Remarquons tout d’abord ce sur quoi leur usage pertinent de la formule « surveillance passive » met le doigt. On peut et on doit souhaiter et même exiger que le parcours des personnes infectées (symptomatiques ou dans leur entourage) fasse l’objet d’un suivi actif, qui a commencé à se mettre en place timidement, mais pourrait être fortement étendu par l’usage massif des tests et le suivi médical des personnes isolées ou confinées. Les pays qui ont développé ce suivi ont obtenu une limitation de la létalité observée et une baisse plus rapide du facteur de contagion5. Et au passage, il n’est nul besoin pour cela d’apps de traçage et autres bracelets connectés : non seulement ces applications ou matériels portent atteinte aux droits fondamentaux et leur font courir des risques extrêmes à terme, mais elles sont le prototype même d’une solution cherchant un problème, le responsable de l’informatique à Singapour, paradis de la surveillance, affirmant lui-même qu’elles n’y ont joué qu’un rôle minime dans le contrôle de l’épidémie, et à l’opposé, la mobilisation de volontaires humains dans le Massachusetts aidant les malades à se remémorer leurs rencontres ou voisinages fournissant un modèle alternatif intéressant.

Mais que nous est-il permis d’espérer ? Seuls deux développements permettront de parvenir à une situation où les mesures restrictives ne seront plus nécessaires sans pourtant en passer par un nombre effroyable de morts et de personnes sévèrement touchées : l’existence d’un vaccin efficace à un taux élevé qui est le seul moyen de prévenir de nouvelles épidémies et la découverte ou invention de médicaments limitant l’évolution critique de la maladie6. Il y a une mobilisation extraordinaire des communautés scientifiques sur ces deux fronts et il faut espérer que les brevets et autres restrictions à l’usage et l’innovation ne viendront pas compliquer la situation. Mais il va falloir du temps. Le virus semble peu muter (voir ce projet en cours pour le confirmer ou l’infirmer). L’immunité acquise par les malades fait encore l’objet d’interrogations, mais on peut espérer qu’elle soit suffisamment durable. Cependant, le développement et plus encore la production industrielle de milliards de doses de vaccin va prendre du temps. Espérons donc – au mieux – que d’ici un an, nous aurons un vaccin disponible et efficace et qu’avant cela quelques molécules auront permis de mieux soigner les malades.

Et bien, même dans cette hypothèse « optimiste », ça va être très long. Pas long pour les êtres non-humains. Pour eux, du moins ceux qui ne sont pas confinés dans une forme ou une autre de domestication, notre confinement ouvre de nouveaux espaces. Mais ça va être long pour deux catégories d’êtres humains, dont l’intersection n’est pas forcément vide.

La première, c’est d’abord celle des pressés du retour au comme avant en pire : les banques, les créanciers, les fanas du PIB, les compagnies aériennes, les fabricants d’automobiles, les fabricants de cartons et autres emballages industriels, les extractivistes variés et leur impatience de profiter de toutes les dettes qu’on est en train de créer, du renouveau de la voiture comme lieu de confinement mobile, des travailleurs forcés de travailler plus pour compenser qu’on les ait maintenus en survie. Il y a aussi ceux qui appellent le monde d’avant « l’économie ». C’est compliqué, parce que bien sûr, même dans un monde d’après qu’on voudrait, il y aura quelque chose comme une économie, mais pas celle à laquelle ils pensent. Et puis il y a aussi dans cette première catégorie, comme je l’ai signalé ici, ceux qui n’étaient pas si mal dans le monde d’avant, conscients souvent que c’était au prix de sa terrible injustice, mais tout de même voudraient retrouver ce qu’il nous donnait et qui peut nous manquer.

La deuxième catégorie, réunit ceux pour qui le monde d’avant était déjà terrible, et avec le confinement, c’est devenu pire encore. Parce qu’on ne peut pas vivre tout le temps dans leurs logements, qu’une part absolument nécessaire de la vie se déroulait tant bien que mal dehors, parce qu’en état d’urgence sanitaire, les policiers se croient encore plus tout permis7 et tous les recours qui servaient de fragile courroie de rappel contre les abus sont suspendus, parce que les liens avec l’école, pour beaucoup de ceux qui y allaient sont coupés ou difficiles d’appropriation quand on n’a pas d’accès internet autre que celui des smartphones. Et puis, bien sûr, et ce devrait être avant-tout, les sans-logis, les migrants, les prisonniers, les confinés en hôpital psychiatrique et en cité U. Et avec eux, ceux à qui l’effroyable injustice passée et présente impose de se dresser contre le cours des choses.

Que peut-on déduire de ce paysage complexe pour les successions inévitables d’ouvertures partielles et de refermetures à venir car – c’est mon seul point de désaccord avec l’étude de Pasteur – il y aura forcément des rebonds de l’épidémie, tout ce qu’on peut faire c’est de tenter de les retarder et de limiter leur ampleur ? Personne ne peut à soi seul répondre à cette question, mais il me semble qu’il y a trois maîtres points : la confiance, la délibération collective et le fait de bâtir sur les initiatives existantes.

Ce qu’il y a de plus écœurant dans la politique effectivement conduite en France et qui rend encore plus révoltantes les affirmations de modestie et d’écoute de son président, c’est qu’elle met en œuvre une vision anthropologique dans laquelle mis à part quelques héros élus, les êtres humains ne se comportent avec raison et générosité que si on les contraint à suivre des mots d’ordre et qu’on les considère à priori suspects de ne pas les respecter au lieu de les aider à le faire. On objectera à toute vision inverse le fait que l’histoire montre qu’en temps d’épidémie, la recherche de boucs émissaires et les comportements égoïstes ont dominé, mais comme le dit Patrick Boucheron, l’histoire sert aussi à imaginer comment les choses peuvent ne pas se passer de la même manière. Par exemple, en prenant la mesure du niveau de compréhension permis par l’éducation et ce qui reste d’un vrai internet. Voir par exemple cette étude basée sur une exploitation épidémiologique des données de localisation (voir la section sur les données personnelles) qui montre que le respect des mesures de distanciation sociale a été rapidement et durablement très élevé en Italie, au Nord, au Centre comme au Sud8.

Mais il ne s’agit pas seulement d’arrêter l’ère du soupçon et de la violence arbitraire. Nous avons besoin de dispositifs inventifs pour permettre une survie de la vie sociale et un renouveau de la délibération démocratique. Là aussi, l’observation de ce qui se passe là où on ne l’a pas empêché est précieuse. Les initiatives de production de gel hydro-alcoolisé, de masques dits « grand public » et d’autres matériels de protection personnelle ont fleuri partout en France. Elles répondent aux mensonges (sur les masques) et corrigent en partie l’incurie gouvernementale9. Plutôt que de se lamenter de la migration des parisiens, des collectifs ont organisé l’hébergement de mineurs isolés étrangers dans leurs appartements libérés. Ailleurs, des migrants décident eux-mêmes de règles supplémentaires correspondant à leur situation tout en respectant celles établies par le gouvernement. Comme l’ont fait les activistes pour le VIH, il faudra impliquer les malades qui le peuvent et des volontaires dans le suivi et la compréhension des formes très diverses de la maladie. Il faudra, dans le contexte des déconfinements partiels, rouvrir la possibilité d’espaces physiques pour les étapes de la réflexion et la délibération démocratiques qui ont besoin du rassemblement physique (avec les précautions des distanciation nécessaires). Nous n’avons aujourd’hui qu’une idée très limitée des initiatives qui peuvent émerger, mais il est essentiel de les reconnaître et les imiter quand elles apparaîtront et seront raisonnables du point de vue sanitaire.

Et pour tout cela, je le redirai autant de fois que nécessaire, les tests sérologiques d’immunisation sont un outil majeur, qui combiné avec les informations cliniques10, peut rendre possible à des facilitateurs et des aidants de se mettre au service de pratiques collectives et bien sûr aux soignants d’agir avec moins de craintes, tout en continuant à respecter les mesures de précaution.


Ajouté le 23 avril 2020 : aujourd’hui un groupe de chercheurs de l’Institut Pasteur vient de publier les résultats de la première étude sérologique (basée sur la détections d’anticorps Anti-SARS-CoV-2) en France, portant sur les élèves, professeurs et autres personnels d’un lycée de Crépy-en-Valois et leur entourage familial. Voir une présentation en français et le preprint scientifique en anglais. Les résultats sont extrêmement intéressants. Parmi les résultats qui ont été peu commentés : le personnel non enseignant a été contaminé à près de 60 % (38 % pour les lycéens et 43 % pour les enseignants). Au passage les auteurs mentionnent le fait que l’Institut Pasteur dispose maintenant de kits de tests d’anticorps de haute sensitivité et spécificité (en d’autres termes, très faible taux – moins de 1 % – de faux négatifs ni faux positifs). L’article correspondant (1ère auteure Ludivine Grzelak) n’est pas encore disponibles sur medRxiv. Le chiffre indiqué dans le paragraphe précédent a été modifié pour tenir compte de cette valeur ainsi que les conditions d’interprétation pour les personnes possédants des anticorps.


  1. Certains tendent à minimiser l’importance des pre-prints du fait qu’ils n’ont pas encore été l’objet d’une sélection par les pairs, rappelons-leur que depuis une vingtaine d’années et de façon sans cesse croissante, c’est justement par le biais des pre-prints que la science progresse et que l’avis des pairs s’exprime, au moins autant que dans les comité éditoriaux des grandes revues. Quand ce sont des amateurs ou des spécialistes d’autres disciplines qui lisent les preprints, ils doivent bien sûr s’armer de tout l’esprit critique et le doute dont ils sont capables. Voir ce texte de 2011 paru dans le livre Libres savoirs, C&F Éditions, De l’accès libre à la science ouverte, passer en encodage de caractère Unicode si vous voyez des signes bizarres. []
  2. L’étude laisse de côté les aspects spécifiques aux EHPAD et aux décès de personnes à domicile, ainsi que les inégalités sociales et les inégalités territoriales à l’intérieur des régions, qui relèvent d’autres modes d’analyse. []
  3. Mais plus sophistiquée parce que différenciant les situations de surveillance active (pour eux le bateau de croisière Princess Diamond) et celles de surveillance passive (les arrivées à l’hopital en France) []
  4. Le pourcentage de décès parmi les personnes ayant contracté le virus dans différentes situations. []
  5. Nombre de personnes contaminées en moyenne par une personne infectée. []
  6. Cela me paraît plus probable que l’existence de médicaments permettant de soigner largement les patients ayant atteint l’état critique, mais je serai ravi que les virologues me contredisent. []
  7. voir par exemple ce fil d’Ariel Guez []
  8. Comme l’étude était restreinte aux personnes ayant donné leur consentement à l’exploitation des données, certains objecteront que l’échantillon est biaisé, mais les résultats sont confirmés par d’autres sources. []
  9. Le gouvernement aurait bien tort d’imaginer que de les saluer dans quelques discours télévisés lui évitera de rendre des comptes en la matière. []
  10. Les tests actuels performants ont un taux de faux positifs – ceux qu’on veut éviter parce qu’ils pourraient pousser des personnes non immunisées à se croire protégées – de 1% ou moins et, même s’il reste à confirmer le caractère protecteur de ces anticorps pour de nouvelles infections, éventuellement combinés avec le savoir qu’on a eu un épisode COVIDien, on obtient une certitude pour partie des personnes infectées. []

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