juillet 2007


Le ministre de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du co-développement publie aujourd’hui dans Libération une tribune où il expose sa vision de l’identité nationale. Le contenu de cette vision mérite bien sûr qu’on le commente, mais avant que je ne puisse le faire, une réaction d’un autre ordre me parait nécessaire. M. Hortefeux demande à être jugé sur ses actes plus que condamné sur des mots. Mais l’intitulé d’un ministère n’est pas un dictionnaire. Le choix des mots qui le composent est un acte politique, et cet acte mérite débat politique. Ce sont les 4 composantes (dont l’accumulation même est un message) de cet intitulé qui méritent d’être considérées. C’est en effet chacune d’entre elles qui contribue à décrire l’étranger comme problème, problème particulièrement s’il souhaite venir sur notre territoire, problème dont l’intensité sera réduite s’il s’intègre à une identité préexistante, problème à prévenir en aidant le territoire dont il est issu à se développer … objectif certes louable mais qui pourrait avoir une autre motivation que d’éviter qu’il ne vienne dans le “nôtre”. M. Hortefeux cite Gaston Kelman pour affirmer que grâce à ces appellations l’immigration est enfin rendue constitutive de notre identité. Mais il sait que chacun, en particulier parmi ceux qui se croient détenteurs d’une identité menacée, entend exactement l’inverse. Et il le montre quand il affirme que la référence à l’identité donne sens à l’immigration. Imaginons qu’il soit convaincu que les immigrants, et pas seulement ceux qui ont franchi l’examen de passage des élites distinguées, contribuent à définir l’identité française. Il dirait alors que ces immigrants donnent sens comme chacun de nous à l’identité française. Pas que c’est la référence à l’identité qui donne sens à l’immigration. M. Hortefeux vend d’ailleurs la mèche en affirmant que la conjonction des termes alimente les tribunes plus qu’elle ne trouble le peuple électeur. Il ajoute que ce dernier n’y voit aucune intention malheureuse. Si, justement, certains des électeurs y voient une intention et saluent celle-ci pour se réjouir du malheur des autres. Il suffit pourtant que des électeurs (les mêmes ou pas qui pourra le dire ?) les rencontrent d’une autre façon, à la porte de l’école, pour qu’ils les défendent contre l’injustice. L’immigrant concret remplace soudain l’immigration abstraite, la solidarité humaine remplace la peur et le ressentiment.

Voyons les mots de la tribune. De nombreux sont bons et respectables, notamment ceux qui soulignent la pluralité des identités, le rôle essentiel des choix individuels dans l’adoption de ces identités, l’identité comme projet et non comme héritage ou le fait que la crise relative de l’identité française doit beaucoup à l’absence de choix politiques débattables en regard des enjeux de notre époque. Mais le texte dit cela et son contraire.

Ainsi, est-ce donc la disparition du service national et l’absence d’une communication audiovisuelle nationale qui expliqueraient les incertitudes qui entourent l’identité française ? Veut-on dire que les femmes n’accédaient à l’identité que par osmose avec les hommes revenus de l’armée ? On peut critiquer avec force le communautarisme (des identités refermées sur une communauté) et regretter l’immersion dans des flux audiovisuels décontextualisés, curieusement identifiés aux chaînes thématiques dans la tribune. Mais devenait-on français en étant téléspectateur ? Et quelle politique nous propose-t-on en regard pour lutter contre l’industrie du temps de cerveau disponible qui ne promeut que l’identité consommatrice ? Pour pourfendre le communautarisme, le ministre n’a-t-il vraiment trouvé rien de mieux que de déplorer le fait que la mémoire des morts “pour” la France passe après la promotion de ceux qu’on présente comme morts “à cause” d’elle ? On peut certes regretter que certains groupes ne proposent à ceux qu’ils veulent enrôler qu’une identité de victimes alors qu’ils méritent d’en avoir une positive. Cela n’autorise cependant pas à oublier que la capacité d’indignation contre les méfaits commis au nom de son propre pays constitue justement l’une des composantes propres de l’identité française et plus largement des identités nationales démocratiques (aux Etats-Unis et en Inde, par exemple).

Mais parlons des actes. Le premier a consisté à durcir les conditions du regroupement familial en y intégrant un examen dans le pays d’origine (avec tout ce que cela représente d’arbitraire possible et surtout d’absence de recours) pour vérifier la maîtrise de la langue française et un certain degré de connaissances des valeurs républicaines. Ainsi donc il faudrait d’abord posséder des attributs de l’identité avant d’avoir une chance de la construire. Dans le contexte de concurrence des offres identitaires décrit par M. Hortefeux, croit-il que cette identité barricadée soit susceptible d’attirer ceux qui portent aujourd’hui l’exigence généreuse et les valeurs de liberté autour desquelles l’identité française a su parfois se forger ?

Jacques Robin est mort ce matin du 7 juillet 2007.

Ses analyses ont été importantes pour moi près de 20 ans avant que je n’aie eu la chance de le rencontrer personnellement (en rejoignant Transversales Science Culture en 2003, lors de mon retour en France). Si ma mémoire ne me joue pas de tours, c’est aux premiers temps du CESTA en 1983 ou 1984 que j’ai lu un bref texte de Jacques Robin où il appelait à prendre conscience des mutations essentielles de l’ère de l’information. Ce fut pour moi un moment clé. J’y vis la confirmation de ce que la visée d’une construction sociale, anthropologique des techniques informationnelles n’était pas une idée complètement loufoque, qu’il y avait des gens sérieux qui y croyaient aussi. Cet effet de Jacques - dont j’ai bénéficié à distance - était en réalité typique. On ne compte pas les personnes à qui il a donné la confiance de croire en ce dont ils étaient porteurs, qu’il a mis en relation avec des complices, qu’il a poussés sans cesse à aller plus loin. Cet infatigable sprinter (et sauteur en longueur) a fini par être rattrapé par la fatigue de l’âge. Et son travail est inachevé.

Tous ceux qui comme moi l’ont suivi dans l’effort de faire comprendre la portée des mutations informationnelles ont une dette particulière à règler. Car ce grand amoureux de la vie était éternellement insatisfait de ne pas avoir réussi à communiquer pleinement sa vision de ce qu’est l’information, vision qu’il portait comme une lampe torche éclairant le monde et l’actualité. Une phrase revenait pour nous rappeler cette insatisfaction : l’information est une nouvelle dimension de la matière. Elle lui servait à rappeler que c’est le rapport des êtres humains à l’univers matériel et à la production qui devra se transformer tout autant que les échanges intellectuels et sociaux. Bien des complices ont tenté d’expliquer en quoi consistait cette information, sans vraiment traduire tout ce qu’il voulait dire. Lui même tentait parfois d’illustrer sa vision par des fresques plus générales, mais sans vraiment parvenir à la faire partager. C’est que le temps n’était pas mûr, que les pratiques (scientifiques, techniques, humaines) n’étaient pas encore au diapason. Il y a toujours une injustice à que s’interrompe une vie et tant d’amitiés. Mais cette injustice là, ce refus du temps de venir assez vite pour rendre pleinement communicable son intuition, nous allons continuer à essayer de la réparer.