mars 2004


Le quotidien Libération a publié hier un sondage d’explication de vote (Louis-Harris, 1503 personnes, méthode des quotas, le 21 mars 2004 par téléphone entre 16h et 20h, temporairement accessible) dont la lecture constitue un véritable choc, au point que j’ai cru à des fautes de frappe, et que le journaliste (Renaud Dély) qui commente le sondage est passé complètement à côté des éléments les plus marquants

Voilà ces éléments :
- 28 % des hommes et 4 % des femmes ont voté Front National. Vous avez bien lu. Des sondages similaires lors d’autres élections montraient déjà une différence mais sans commune mesure avec celle-ci. Les femmes ont par ailleurs donné la majorité absolue (51%) à l’ensemble PS/Verts/PC/divers gauche.
- 72 % des 18-24 ans ont voté PS/Verts/PC/divers gauche et 7 % Front National alors que les chiffres correspondants pour les plus de 65 ans sont de 20 % (gauche plurielle) et 31 % (Front National)
- Ces contrastes sont bien plus importants que ceux qui séparent les catégories socio-professionnelles même si 31 % des ouvriers et 20 % des inactifs votent Front National contre 4 à 7 % des catégories cadres, professions intellectuelles supérieures, et professions intermédiaires.

Cela vous inspire-t-il quelques commentaires ?

Depuis le scrutin d’hier, de nombreux commentateurs et personnes politiques ont poussé un grand soupir de soulagement. On (entendre la gauche) a dépassé le spectre du 21 avril. Il n’en est rien.

Le 21 avril 2002 a vu un événement à tout prendre anecdotique qui nous a obligé à regarder en face, pour un moment au moins, une réalité douloureuse. Hier l’anedocte s’est refermée. Le PS a su considérer avec un peu plus de respect ses alliés, et ceux qui rejettent le fondamentalisme de marché ont compris qu’ils avaient mieux à trouver pour cela qu’un populisme de grand soir. Un gouvernement conduisant pour des raisons idéologiques et de revanche sociale des politiques sans égard pour les êtres humains et les faits sociaux réels a été sanctionné pour ce mépris. Tout cela est bon, mais cela ne répond en rien aux défis de notre époque. L’anecdote est renfermée, pas le gouffre béant. La conscience d’un engrenage tragique des affrontements à l’échelle mondiale a sans doute limité la fuite dans l’abstention, mais nous ne devons pas nous tromper sur les tendances à long terme si nous ne savons pas réinventer le politique.

Pour prendre la mesure du problème, voyons les statistiques du vote, en nous intéressant à la population dans son ensemble :

Population en âge de voter en France (DOM/TOM compris) source INSEE 2004 47,662,837 100,0 %
Non inscrits sur les listes électorales (dont environ 3,200,000 étrangers et
3,500,000 non inscrits disposant du droit de vote)
6,679,447 14,01%
Inscrits 40,983,390 85,99 %
Abstentions 15,530,363 32,58 %
Votants 25,453,027 53,40 %
Blancs ou nuls 1,203,660 2,52 %
Exprimés 24,249,367 50,87 %
Total non inscrits, abstention, blancs et nuls 23,413,470 49,13 %
Extrême gauche rejetant les alliances avec les partis de gouvernement (LO/LCR) 1,197,919 2,51 %
PS/Verts/PC/PRG/DiversG/Alternatifs acceptant les alliances avec les partis
de gouvernement
9,736,121 20,43 %
Divers (CNPT,GE,MEI) 1,042,723 2,19 %
UMP/UDF/DiversD 8,358,757 17,53 %
Extrême droite (FN, MNR, ) 3,913,848 8,21 %

Qu’est-ce qui fait défaut ? Résumons-le en deux questions. Quid d’un politique qui ne sait plus ouvrir les possibles, et démissionne face aux défis sociaux, techniques, et écologiques de notre époque ? Quid des dérives de folie, de violence, et de rejet de l’autre qu’entraîne l’absence de perspective de développement humain ?