inégalités / inequalities


Thomas Piketty a publié dans Libération du lundi 19 novembre 2007 une tribune dans laquelle il propose une refonte d’ensemble du système de retraites par répartition en France. Cette proposition est une occasion exceptionnelle de créer un débat de fond et de redonner l’initiative aux constructeurs du social. J’essaye ci-dessous d’apporter une contribution à cette perspective en envisageant divers arguments qui pourraient être opposés à l’approche proposée par Thomas Piketty. Mes conclusions sont que cette proposition est robuste, ce qui ne signifie pas qu’elle puisse être mise en oeuvre par une décision unique et brutale, comme le souligne l’auteur lui-même.

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Le trou de la sécurité sociale s’approfondissant, le projet de loi de finances 2008 pour la sécurité sociale prévoit une disposition étendant aux dividendes le prélèvement libératoire. Les dividendes sont aujourd’hui imposés au titre de l’impôt sur le revenu (après abattement de 40% depuis 2006, c’est à dire à 60% du taux marginal d’imposition pour les personnes concernées) et soumis à 11% de cotisations sociales. Si le parlement adopte la mesure proposée, il aura fait d’une pierre deux coups. En 2008, deux années d’imposition des dividendes coïncideront : celles sur les dividendes perçus en 2007, plus le prélèvement libératoire sur ceux de 2008. Cela amènera dans les caisses de la sécu environ 870 millions d’euros cette année là (+ 430 millions d’euros dans les caisses de l’Etat). Mais cela réduira également les années suivantes de 630 millions d’euros les impôts acquittés à l’Etat au titre des dividendes. En effet le taux moyen d’imposition des dividendes est de 24%. Donc pour faire gagner une seule année 11% de taxes à la sécu, l’Etat renoncerait chaque année à 8% d’imposition (24-16).

Comment éviter cet effet que certains esprits qui ne comprennent pas les vertus de l’harmonisation fiscale par le bas pourraient trouver pervers ? Très simple, il suffit de relever le taux des cotisations sociales applicables aux dividendes, et d’élargir l’assiette des cotisations sociales en y intégant les plus-values des stock-options comme l’a suggéré la Cour des Comptes. Trop simple, sûrement.

On pourra se raconter tout ce qu’on veut, mais si jamais Nicolas Sarkozy est élu le 6 mai prochain, ce ne sera pas parce que Ségolène Royal a des défauts ou parce que François Bayrou a semé la confusion. Cela n’arrivera que si une majorité des électeurs qui expriment leur vote choisissent Nicolas Sarkozy.

C’est à ceux qui sont susceptibles de le faire que je m’adresse. Je vous lis souvent (dans les forums de discussion) et je vous écoute parfois. Peut-être ce texte circulera-t-il jusqu’à vous.

Parmi les électeurs potentiels de Nicolas Sarkozy, on compte bien sûr des privilégiés (au premier tour, il a fait 73% des voix à Neuilly sur Seine, 64% dans le 16ème arrondissement de Paris, 56% dans le 7ème). Je veux dire des vrais privilégiés. Comme j’en suis un moi-même, il m’arrive d’en rencontrer et j’ai une petite idée de la façon dont ils fonctionnent.

Le rêve de certains d’entre eux (mais pas tous), c’est une société où des domestiques discrets s’occupent de leurs besoins sans nuire à leur illusion d’autonomie ; où des policiers pas trop visibles tiennent à l’écart le reste des populations en laissant entrer juste ce qu’il faut de vie autour pour faire couleur locale. Ils rejettent toute contrainte qui leur serait imposée au nom du maintien du tissu social et qui freinerait leur sacro-sainte productivité. Ils vivent assistés en permanence, mais ils croient faire marcher la machine du monde. Et à eux tous, ils font quoi, 2-3% maximum des électeurs français.

L’impôt et les taxes, qu’ils dénoncent si volontiers, ce sont eux qui les prélèvent sans cesse sur la valeur créée par tous, notamment par leurs placements financiers et la spéculation immobilière.

Vous ne faites pas partie de cette caste, et certains diront que vous vous faites avoir par ces privilégiés qui sont les principaux bénéficiaires de la politique fiscale de Nicolas Sarkozy. Mais vous savez ce qu’il en est et c’est en connaissance de cause que que vous envisagez tout de même de voter pour lui.

Parce que vous avez le sentiment d’être capables de beaucoup de choses, de travailler, d’être utiles, de prendre des initiatives. Et que quelque chose vous empêche d’en tirer les bénéfices que vous êtes en droit d’en attendre. Ce quelque chose qui est si difficile à identifier, cela vous semble être “les autres” :
Ceux qui se remuent moins que vous pour y arriver, qui prennent moins de risques mais qui perçoivent quand même les bénéfices de la solidarité sociale.
Ceux qui ont des privilèges, pas les grands privilèges qui font rêver, mais les petits qu’on perçoit comme des injustices.
Ceux pour lesquels il faut payer des impôts ou des charges sociales alors que vous préféreriez économiser pour transmettre un patrimoine à vos enfants.
Ceux qui ont moins peur de se faire licencier.
Ceux qui ont des places d’élus ou de fonctionnaires.
Ceux qui rendent le monde plus compliqué en étant différents.
Ceux qui sont incivils et par là vous rendent le monde encore plus inconfortable.

A ceux qui voudraient voter Sarkozy pour ces raisons, je voudrais dire que non, ce ne sont pas “les autres”, les obstacles. C’est nous tous qui avons laissé se construire un monde qui nous divise et nous dresse contre nos voisins.

Ce que Nicolas Sarkozy vous propose, est l’illusion d’un instant : imaginer qu’on va juste taper sur “les autres”, ceux du quartier d’à côté ou les tout juste un peu moins bien lotis ou un peu plus privilégiés.

Vous avez l’impression d’avoir un boulet attaché par une chaîne à votre jambe, et lui vous dit : courez bien vite et les premiers arrivés au bout de la jetée, on leur enlèvera le boulet. Mais au fait qui a fabriqué les boulets ? Et si on prenait le temps de regarder comment ils sont faits ? Et de regarder aussi les voisins avant de les fuir.

Ségolène Royal ne sera pas une présidente parfaite. Elle n’est pas un tribun. C’est ce qui me rassure, c’est ce qui me donne confiance que le monde avec elle sera un peu plus ouvert à la recherche de vraies solutions, à la conscience des vrais problèmes. Que la solidarité pourra y être une source de fierté. Que l’on pourra chercher ensemble comment on construit un cadre de vie, une ville, les choses qu’on produit, celles qu’on donne, les exigences qu’on propose à nos enfants pour le monde de demain. Tentez cette chance, elle a besoin de vous.

On connait la formule attribuée sans doute à tort à Benjamin Disraeli selon laquelle il y aurait trois sortes de mensonges : les mensonges, les fieffés mensonges et les statistisques. Il va falloir créer une quatrième catégorie de mensonges : les mensonges statistiques extrêmes. J’ai découvert cette nécessité en lisant la dernière livraison de l’intéressant hors-série Les chiffres de l’économie que publie chaque année Alternatives économiques. L’une des rubriques de ce hors série est consacrée à la question “Les inégalités mondiales augmentent-elles ?” et contient un encadré sur la mesure des inégalités planétaires (page 65). Cet encadré reproduit un dogme colporté par certains commentateurs de la mondialisation notamment à la Banque mondiale selon lequel les inégalités planétaires auraient plus ou moins régulièrement diminué depuis 1970. Ces analystes (et Alternatives économiques dans la foulée tout en signalant des problèmes liés) utilisent pour cela un indicateur qui justifie à lui seul la création de la quatrième catégorie, indicateur baptisé “inégalités internationales pondérées par le poids démographique”. Or cet indicateur relève de l’erreur de raisonnement statistique pure et simple. Voici un petit exemple qui permettra à chacun de comprendre pourquoi.

Pays 1 Prop. Pays 2 Prop. Population globale Prop. Pays (pondérés) Prop.
Indiv. 1 10000 0,04 200 0 200 0 28000 0,05
Indiv. 2 20000 0,07 700 0 700 0 28000 0,05
Indiv. 3 50000 0,18 1200 0 1200 0 28000 0,05
Indiv. 4 200000 0,71 1700 0,01 1700 0 28000 0,05
Indiv. 5 2200 0,01 2200 0 28000 0,05
Indiv. 6 3000 0,01 3000 0,01 28000 0,05
Indiv. 7 6000 0,02 6000 0,01 28000 0,05
Indiv. 8 15000 0,05 10000 0,02 28000 0,05
Indiv. 9 50000 0,18 15000 0,03 28000 0,05
Indiv. 10 200000 0,71 20000 0,04 28000 0,05
Indiv. 11 50000 0,09 70000 0,13
Indiv. 12 50000 0,09 70000 0,13
Indiv. 13 200000 0,36 70000 0,13
Indiv. 14 200000 0,36 70000 0,13
Moyenne 70000 1 28000 1 40000 1 1
Total 280000 280000 560000 560000
Gini 0,71 0,88 0,78 0,23

Dans cet exemple nous avons deux pays, un moyen pays riche qui a 4 habitants et un grand pays émergent qui a 10 habitants. Les revenus annuels totaux des habitants de chaque pays sont égaux, mais bien sûr le revenu par habitant est bien plus faible dans le “grand” pays[1]. Les inégalités sont extrêmement fortes dans chaque pays, plus élevées encore dans le grand pays émergent que dans le “moyen” pays riche. Ces inégalités sont mesurées en utilisant un indicateur de Gini qui mesure de combien la distribution des revenus s’écarte d’une distribution parfaitement égalitaire. Qui plus est les inégalités sont également très fortes dans la population mondiale toute entière (lorsqu’on considère la planète comme un seul pays). Et voilà maintenant l’indicateur introduit par nos doctes commentateurs : les inégalités “internationales”, mesurée à partir des revenus moyens de chaque pays pondérés par la démographie (et donc prétendant tenir compte des populations), sont beaucoup plus faibles, traduisant même dans notre exemple une situation quasi-égalitaire. Voilà un bien bel indicateur qui peut décrire comme relativement égalitaire une situation dans laquelle les inégalités sont extrêmes dans chaque pays tout comme dans la population mondiale. En pratique, cependant l’indicateur ne donne pas des résultats aussi évidemment biaisés dans les situations réelles (le PIB / habitant des pays émergents restant à l’heure actuelle bien inférieur aux chiffres imaginés ici). Au-delà de la sous-estimation intrinsèque des inégalités qu’il entraîne, c’est l’évolution de l’indicateur dans les conditions de la mondialisation qui l’a rendu si attirant pour certains commentateurs.

Considérons maintenant ce que pouvait être la situation quelques années auparavant. Imaginons que dans ces dernières années une partie des revenus des classes moyennes du pays 1 ait été transférée aux riches du pays 2. Voici un second tableau qui résume l’état des revenus avant ce transfert :

Pays 1 Prop. Pays 2 Prop. Population globale Prop. Pays (pondérés) Prop.
Indiv. 1 10000 0,03 200 0 200 0 25000 0,04
Indiv. 2 30000 0,1 700 0 700 0 25000 0,04
Indiv. 3 70000 0,23 1200 0 1200 0 25000 0,04
Indiv. 4 200000 0,65 1700 0,01 1700 0 25000 0,04
Indiv. 5 2200 0,01 2200 0 25000 0,04
Indiv. 6 3000 0,01 3000 0,01 25000 0,04
Indiv. 7 6000 0,02 6000 0,01 25000 0,04
Indiv. 8 15000 0,06 10000 0,02 25000 0,04
Indiv. 9 40000 0,16 15000 0,03 25000 0,04
Indiv. 10 180000 0,72 30000 0,05 25000 0,04
Indiv. 11 40000 0,07 77500 0,14
Indiv. 12 70000 0,13 77500 0,14
Indiv. 13 180000 0,32 77500 0,14
Indiv. 14 200000 0,36 77500 0,14
Moyenne 77500 1 25000 1 40000 1 1
Total 310000 250000 560000 560000
Gini 0,66 0,88 0,77 0,29

On a donc une situation où dans les dernières années, les inégalités dans chaque pays et les inégalités mondiales ont cru, et pourtant, le merveilleux indicateur de la Banque mondiale a décru. Petit exercice pour les lecteurs, voir s’il est possible de fabriquer un exemple dans lequel tous les indicateurs d’inégalités s’accroissent, y compris celui des inégalités “entre pays” non pondérées par la démographie (indicateur non discuté ici, qui malgré ses biais et son manque de pertinence dans le contexte de la mondialisation actuelle a au moins le mérite de ne pas prétendre être autre chose que ce qu’il est et qui progresse significativement depuis 1982) et pour lequel l’indicateur des “inégalités internationales pondérées par le poids démographique” baisse néanmoins (conseils : introduire un 3ème pays, très pauvre et dont la pauvreté s’accroît et effectuer des transferts qui creusent plus encore les inégalités dans les pays concernés). Si l’indicateur des inégalités internationales pondérées par la démographie a été sélectionné, c’est qu’il était le seul capable de faire apparaître un progrès dans une situation d’aggravation désastreuse des inégalités, et pour y parvenir il utilise une erreur mathématique[2] et un artifice (attribuer à tous les habitants d’un pays le revenu moyen de ce pays) qui auraient du faire hurler les chercheurs.

Les auteurs de la section “inégalités mondiales” dans le hors-série ajoutent ce commentaire :

Pour mesurer les [...] inégalités mondiales, il faudrait disposer d’une base de données homogènes des revenus de tous les habitants de la planète. Une telle base n’existe pas, c’est pourquoi les différentes estimations sont entachées de nombreuses incertitudes, sans aboutir à des conclusions convergentes

Louable précaution de rigueur. Mais signalons tout de même qu’il existe des estimations assez sérieuses et convergentes, y compris émanant de l’économiste en chef de la Banque mondiale François Bourguignon (qui conclut à un Gini de 0.64) et des travaux de Branko Milanovic qui conclut à un Gini de 0,66 pour 1998 en parité de pouvoir d’achat (0,792 à valeur des taux de change). Les estimations différentes comme celle d’Ajit K. Ghose sont entachées d’erreurs de raisonnement similaires à celles dénoncées ici. Et surtout, plus important encore, une récente et remarquable étude des inégalités mondiales de richesse conduite par le laboratoire WIDER de l’Université des Nations Unies montre pour la première fois de façon détaillée et rigoureuse que les inégalités de richesse (mesurée par la différence entre les actifs et les dettes) sont très nettement supérieures dans chaque pays et mondialement aux inégalités de revenus, atteignant au niveau de la population mondiale le niveau incroyable d’un coefficient de Gini de 0,892.


[1] La banque mondiale raisonne en termes de PIB / habitant mais il parait préférable de penser revenus des ménages ou des individus. Ce point n’a aucune influence sur l’analyse de l’exemple proprement dit, pas plus que le fait que les revenus soient en général exprimés “en parité de pouvoir d’achat” pour gommer les différences de coûts de la vie qui ne sont pas reflétées dans les taux de change officiels entre monnaies.
[2] Négliger la non-distributivité de la moyenne par rapport à la distribution cumulée des revenus ordonnés par revenus croissants qui par nature est concave.


Pour ceux qui voudraient expérimenter un peu avec les chiffres : vous pouvez télécharger (feuilles de calcul Open Document) les données et formules correspondants aux deux exemples : situation de départ et situation d’arrivée. Nota : j’utilise un estimateur du coefficient de Gini qui fonctionne raisonnablement même pour les petites populations. Il est biaisé lorsqu’on l’applique à des échantillons issus de populations aléatoires, mais d’une façon qui est sans importance pour le propos développé ci-dessus.