Anatomie d’un débat qui déchire chacun de nous

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Le débat sur les positions à adopter pour le second tour de l’élection présidentielle tourne à la torture pour tous ceux pour qui l’arrivée au pouvoir de fascistes et la continuation aggravée d’un gouvernement par l’oligarchie post-démocratique sont toutes deux inacceptables. Bien que chacun soit en réalité dévoré de doutes, ou justement pour cela, des arguments péremptoires et des qualifications insultantes volent en tous sens. Sans prétendre définir une vérité qui s’imposerait, et justement parce que c’est impossible, j’essaye ici de clarifier les raisons qui rendent ce débat difficile à trancher et qui devraient à mon sens imposer à chacun un peu plus de respect pour ceux qui soutiennent la position opposée à la leur, et avec qui il faudra de toute façon continuer à combattre les deux versants de l’inacceptable.

En vrac voici quelques affirmations :

  • Il ne fait pas de doute que l’arrivée au pouvoir de Marine Le Pen se traduira par une aggravation brutale des atteintes aux droits et aux libertés, aggravation d’autant plus inquiétante que dans les quinze dernières années, les différents gouvernements de l’oligarchie post-démocratique ont adopté un arsenal de lois et de dispositifs techniques sans précédent qu’on peut qualifier d’État totalitaire virtuel qui ne demande qu’à être pleinement mis en œuvre par de nouveaux dirigeants. De ce point de vue ceux qui prétendent opposer une démocratie ou un État de droit qui règnerait à une future dictature totalitaire ont donc à la fois raison (sur le risque associé à un FN au pouvoir) et tort (sur le diagnostic sur le présent et les risques d’une fascisation1 interne aux régimes post-démocratiques)2.
  • Il ne fait pas plus de doute que l’entêtement dans la poursuite des politiques fondamentalistes de marché de ceux qui ont gouverné depuis trente ans, leurs approches sécuritaires et leurs discours stigmatisants labourant le terrain idéologique du Front National, sont pour une grande part responsables de son ascension constante. La politique du moins pire a conduit de 17,79% pour Jean-Marie Le Pen en 2002 à plus du double le 7 mai prochain pour sa fille. Cela ne justifie pas une politique du pire, mais cela justifie pleinement de questionner la répétition d’une approche qui risque de nous placer dans cinq ans ou avant devant un Front National encore plus fort, encore plus introduit dans l’appareil d’État et en particulier sa police3. Certains accusent ceux qui veulent s’abstenir et le dire le 7 mai de compter sur les autres pour éviter le pire. Certes, mais on peut aussi renverser l’argument et dire que ceux qui voteront Macron comptent sur ceux qui se battent contre l’oligarchie post-démocratique4 pour continuer à le faire. Il y a par ailleurs une fiction très dangereuse selon laquelle l’élection au suffrage universel imposerait à chacun de voter comme si son propre vote décidait à lui seul de tout. Cela n’a jamais été vrai et heureusement, il est possible de voter en tenant compte de ce qu’on imagine – avec le risque de se tromper ou d’être trompé – être le vote des autres. Ceux qui voteront Macron ne le feront pas moins que ceux qui s’abstiendront.
  • Point lié, il se trouve que parmi ceux qui s’opposent le plus aux idées du Front National et manifestent contre sa venue dans diverses villes, parmi ceux qui font action quotidienne de solidarité avec les réfugiés et migrants, ceux qui portent haut et fort les valeurs de fraternité (et sororité) et de justice, on compte nombre d’abstentionnistes politiques. Rien ne dit qu’ils aient raison, mais est-ce trop demander qu’on respecte un peu ce choix au lieu de l’insulter et d’invoquer les années 30 allemandes à tout bout de champ et fort mal à propos puisque le 30 janvier 1933 c’est un dirigeant de la droite classique qui appela Hitler au pouvoir et qu’aux élections du 5 mars 1933 qui augmentèrent le nombre de députés nazis, la participation fut de 88,74% en hausse de 8% par rapport à celles de 1932. De même lorsqu’on affirme souvent qu’Hitler parvint au pouvoir par la voie démocratique, on oublie peut-être que le vote clé du 23 mars 1933 qui lui donna un pouvoir absolu fut obtenu que parce les 17% de députés communistes avaient été arrêtés et partie des députés socialistes empêchés par les SA d’arriver au Reichstag. Encore une fois, cela ne signifie pas qu’il faille prendre le moindre risque de laisser Marine Le Pen devenir présidente, mais cela amène à considérer aussi d’autres risques si elle ne le devient pas cette fois.
  • Enfin, à l’inverse, il est aberrant d’insulter ceux qui voteront Macron le 7 mai tout en étant en désaccord radical avec ses politiques. L’insurgence dont nous avons besoin pour reconstruire notre monde ne se fera pas sans une grande part d’entre eux. Il est juste permis de rappeler à ceux qui ont considéré le vote Macron comme « utile » dès le 23 avril que c’est largement à eux que nous devons de nous trouver devant un choix aussi pénible.
  1. Ce terme utilisé par Patrick Boucheron est fort utile pour éviter de tomber dans des amalgames aberrants tout en considérant tout de même le fait que maintenant comme hier (pensons aux stérilisations de malades mentaux et délinquants ou à divers massacres de la colonisation, par exemple) les fascismes au sens strict n’ont pas le monopole des horreurs. []
  2. Quand je vois une personne dont j’estime l’activité artistique fustiger ceux qui ignoreraient la valeur d’une « République dans laquelle ils se trouvent confortés pour en toute liberté descendre dans la rue dire leur opposition aux lois », je me dis qu’elle n’a pas dû aller aux mêmes manifestations que moi dans l’année qui vient de s’écoule et pas entendu parler de l’état d’urgence sous lequel nous sommes toujours et des assignations à résidence de militants écologistes, etc. []
  3. Selon des sondages du CEVIPOF, 57% des policiers déclaraient voter Marine le Pen au premier tour (alors qu’ils n’étaient que 35% en 2012) et 65% des policiers s’apprêteraient à le faire au second. (rajouté le 1er mai 2017) []
  4. Passons sur ceux qui s’en satisfont, Macron est leur candidat et ils sont nos, ou en tout cas mes adversaires. []

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