Télévangélisme et regards de côté

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Pour ceux qui se lassent de la programmation un peu convenue du Théâtre de la Ville (sauf en ce qui concerne la danse indienne), les Rencontres choréographiques internationales de la Seine-Saint-Denis sont une mine pour découvrir de plus jeunes et parfois plus originaux chorégraphes et danseurs. Ce week-end La Chaufferie à Saint-Denis programmait un trio d’An Kaler et Lisbeth Gruwez en solo.

Lisbeth Gruwez a collaboré avec Jan Fabre. Mais là où les signes de violence mis en scène par celui-ci m’ont parfois paru gratuits, inutilement choquants, Lisbeth Gruwez capte notre attention pendant 45 minutes pendant lesquelles il faut se rappeler de respirer de temps en temps, dans un propos qui reste énigmatique mais jamais gratuit. Partant de l’enregistrement sonore d’un télévangéliste américain, elle l’échantillonne en composants à l’échelle du mot ou de l’expression brève. Dans une fabuleuse synchronisation, ses gestes invoquent ces mots, les réassemblent en phrases, retournent ces phrases, puis laissent apparaître le propos apocalyptique, avant qu’il ne la précipite dans une transe d’abord possédée puis éclatante. L’élément énigmatique est qu’on ne sait pas vraiment si le propos est de dénonciation ou de simple re-présentation. C’est d’une force qui laisse sans voix, et le public de samedi s’en est justement enthousiasmé.

An Kaler "Insignificantothers" General probe

Je venais en fait pour la choréographie d’An Kaler, une jeune autrichienne. La choréographie s’appelle « Insignificant others » mais c’est le sous-titre qui m’avait intringué (en raison d’un travail littéraire poursuivi depuis des années sur la vision périphérique) : « learning to look sideways ». La pièce consiste en une série de tableaux où les 3 danseurs (magnifiques) se tiennent parfois rapprochés et presque immobiles, parfois éloignés, parfois entrecroisés dans des mouvements rapides dont le principal défi réside dans les évitements de contacts. Chacun des tableaux a une qualité propre. Ainsi, les tableaux rapprochés les positionnent trop près les uns des autres pour que le fait de ne pas se regarder soit naturel, ce qui crée une vraie tension, les déplacements passant presque inaperçus jusqu’à ce qu’ils modifient le tableau en faisant passer un visage derrière ou de l’autre côté d’un autre. Les enchaînements m’ont paru un peu bricolés, laissant une certaine impression d’inaboutissement d’ensemble.

Bien sûr, il n’est pas possible que les regards ne finissent pas par se croiser. D’abord presque par erreur, puis pour un très bref final, dans un magnifique sourire. La vision périphérique ne tiendrait-elle ses vertus que du moment où elle cède la place au regard face à face, que de cet éblouissement de 3 secondes ? Applaudissements très timides dimanche, pour ce qui m’a paru pourtant mériter des encouragements à approfondir.


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Texte traduit et publié avec l’autorisation de Stefano Rodotà1. Publication originale dans La Repubblica du 05 janvier 2012. On peut dire que 2011 a été (aussi) l’année des biens communs. Cette expression était absente jusqu’il y a peu du débat public et ne recueillait aucun intérêt de la part des politiques, malgré le prix Nobel


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